3 mai 2017

Sur les traces du Chemin des Dames

Le 3 mai 2017, les aumôniers militaires du culte musulman se sont rendus dans l'Aisne pour commémorer la bataille du Chemin des Dames et s'imprégner de l'histoire de ce lieu militairement stratégique.

Après une visite guidée du chemin des dames, ponctuée de haltes au Monument des Marie-Louise et la ferme d'Hurtebise, au plateau de la Californie et à la Nécropole nationale de Craonelle, les aumôniers ont rejoint le musée de la Caverne du Dragon.

Cette ancienne carrière de pierre investie par des troupes allemandes dès les premiers mois de l'année 1915 va rapidement se transformer en enjeu militaire stratégique. Le 25 juin 1917, peu après l'échec dramatique de l'offensive Nivelle, des soldats français remportent une victoire : la prise de la Caverne du Dragon. Ils repoussent peu à peu les Allemands au fond de la grotte.

Mêlant galeries souterraines séculaires et scénographie contemporaine, la Caverne du Dragon met en lumière les éléments d'un passé lourd de souvenirs. A l'aide d'animations multiples, par le biais d'objets, de fonds sonores, de vidéos et d'images d'archives, le visiteur se retrouve immergé dans la vie quotidienne du soldat sur le front, dans l'enfer vécu par les Poilus et par ceux d'en face.

 

 

Pour en savoir plus...

Les tirailleurs « sénégalais » au cœur de l'Offensive du Chemin des Dames par Bastien Dez

A l’aube du 16 avril 1917, les tirailleurs « sénégalais » s’élancent à l’assaut des escarpements du plateau du Chemin des Dames, ravagé depuis quelques jours par d’incessants bombardements de l’artillerie française. L’optimisme et l’obstination du général Nivelle ne peuvent dissimuler les terribles pertes de ces journées de combat et suscitent de nombreuses polémiques sur la participation de ces soldats d’Outre-mer.

Les bataillons de tirailleurs « sénégalais » à l’épreuve du feu

Le 2 avril 1917, à proximité du village de Fismes (Aisne), le général de la VIe Armée, Charles Mangin, accompagné du Président de la République française, Raymond Poincaré, passe en revue « ses » combattants d’Afrique arrivés des camps du Midi de la France. En ce début du mois d’avril, dans l’attente des premiers signes annonciateurs de l’offensive, les tirailleurs « sénégalais » sont logés dans de misérables cantonnements, souffrant considérablement du froid. Ils « ont subi dès leurs débarquements des tempêtes de neige et des froids rigoureux ; avant d’entrer en secteur, les effectifs étaient fortement éprouvés par les intempéries » relate le général Famin en mai 1917 (1). Peu avant le début des combats, plus d’un millier d’entre eux sont évacués pour pneumonie et engelures (2). Pourtant, les effectifs des BTS (3) rejoignent les troupes métropolitaines en première ligne le 15 avril. Des pluies persistantes s’abattent sur les tranchées du Chemin des Dames. Les combattants transis, découvrent la note du général Nivelle avec résignation et détermination : « L’heure est venue, confiance et courage, vive la France ! ».

Le 16 avril 1917, à 6 heures du matin, les combattants des Armées françaises montent à l’assaut sous d’incessantes rafales de pluie et de neige, mêlées d’un vent glacial. Les tirailleurs « sénégalais » qui tentèrent d’atteindre les crêtes méridionales du Chemin des Dames plongées dans une dense brume, appartiennent aux formations suivantes :

Vingt bataillons de tirailleurs « sénégalais » de première ligne sont ainsi engagés au cœur de l’Offensive du Chemin des Dames, le 16 avril 1917, et sont intégrés dans le dispositif militaire des premier et deuxième Corps d’armée coloniaux, commandés respectivement par les généraux Berdoulat et Blondlat. Fils d’officier, Ernest Blondlat est né le 2 décembre 1862 dans la ville ardennaise de Mézières. S’engageant dans l’Infanterie de Marine à l’Ecole militaire de Saint Cyr (1881), il participe aux campagnes du Tonkin et du Bénin dans les années 1890. Après une courte période au Ministère de la Guerre, le chef de bataillon Blondlat rejoint l’île de Madagascar en 1900. Colonel en 1905, il dirige des unités tonkinoises (1907) puis est promu général de brigade lors des opérations militaires au Maroc en 1913. Appelé en France en 1915, le général Blondlat reçoit deux citations à l’ordre de la Xe Armée et assure le commandement du 2e CAC lors de l’offensive du printemps 1917 (6).

Cette participation à l’œuvre coloniale de la République est également présente dans le parcours du général Berdoulat. Cet homme du Sud de la France est né à Puisagel le 27 juillet 1861. Intégrant l’Ecole militaire de Saint Cyr (1882) dans l’Infanterie de Marine, Pierre Berdoulat rejoint les terres tonkinoises puis la Cochinchine dans les années 1880. Promu capitaine en 1898, il participe aux opérations en Afrique occidentale française et à Madagascar où il demeure jusqu’en 1910. Riche de cette expérience, P.Berdoulat, alors général de brigade, assure la direction du Service des Troupes coloniales en 1912. A l’été 1914, il commande plusieurs unités métropolitaines avant de prendre la tête du 1er CAC en 1915. Cette unité est engagée notamment dans la bataille de la Somme en juillet 1916 et au cours des opérations du Chemin des Dames (avril-mai 1917) (7).

Le 16 avril 1917, le 1er CAC se positionne sur l’aile gauche de la VIe Armée du général Mangin, entre la forêt de Coucy et le cours de l’Aisne. Les 51e, 64e et 65e BTS prennent d’assaut le plateau de Laffaux, entre Soissons et la ville de Laon. Le 61e BTS, distingué à Verdun l’année passée, attaque le Mont des Singes au sud du canal de l’Ailette, s’empare de la tranchée de l’Entrepôt au nord de la ferme de Moisy et tient la crête du plateau de Laffaux. Néanmoins, la contre-attaque allemande et les lourdes pertes provoquent l’ordre de repli du bataillon. Le 2e CAC se tient sur l’aile droite de la VIe Armée lors des prémices des opérations, entre les villages de Troyon et de la Vallée Foulon, au Sud-est de Craonne. Le 6e BTS, rattaché à la 10e Division d’Infanterie coloniale du célébrissime général Marchand, atteint la crête d’Hurtebise et s’engage dans le ravin de Vauclair avant d’être stoppé au Mamelon 149 au prix de terribles pertes. Aux abords de la ferme d’Hurtebise, le 43e BTS magnifié depuis sa participation à la reprise du Fort de Douaumont en octobre 1916 sur le front de Verdun, souffre terriblement. Les 68e et 70e BTS ne peuvent maintenir leurs positions près du village d’Ailles où ils subissent le déluge de feu des Armées du Kronprinz. Le 18 avril 1917, après deux jours d’atroces combats, le haut-commandement donne l’ordre aux unités mutilées du 2e CAC de se retirer du théâtre des opérations.

Au fil des mois d’avril et mai 1917, de nouvelles troupes composées de tirailleurs « sénégalais » s’associent au destin tragique de leurs frères d’armes lors des combats du Chemin des Dames :

Le 5 mai 1917, en dépit des pertes insupportables de ces derniers jours, le général Nivelle, niant les réalités de l’échec de l’offensive, ordonne un nouvel effort des Armées françaises sur le plateau du Chemin des Dames. Le 1er CAC prend d’assaut le saillant de Vauxaillon-Laffaux où le 61e BTS attaque les positions allemandes entre la ferme Moisy et le Bessy. Durablement affaibli par ces dernières opérations, le 1er CAC est relevé entre le 8 et le 15 mai. L’illusion de la percée du front ennemi suscite à nouveau de cruelles déchirures.

Les terribles désillusions de l’Offensive

« La majeure partie des bataillons noirs, mis en état de moindre résistance par le froid, la pluie, sont sérieusement atteints dans leur moral et ne semblent pas, pour le moment, pouvoir offrir des garanties de solidité en cas d’attaque allemande » relate René Tournès le 16 avril 1917 (9). Le Lieutenant du Montcel témoigne également de l’état d’esprit mélancolique des tirailleurs « sénégalais » peu avant l’assaut : ils montaient en ligne « transis et malheureux » et semblaient « dépaysés et tristes » (10). Ces notes d’officiers soulèvent de nombreux débats à la Chambre des Députés et au grand quartier général sur l’emploi des combattants africains et leurs comportements face à l’ennemi. Certaines rumeurs accusent les tirailleurs « sénégalais » de s’être dérobés au cours de l’attaque, étant ainsi responsables de l’échec de l’offensive. « Les bruits les plus sinistres courent à la Chambre, où, malgré les vacances, les couloirs sont très agités. On a raconté que les troupes noires avaient lâché pied, ce qui est nullement exact » écrit Raymond Poincaré dans ses mémoires (11).

A l’image du Président de la République, le général Famin récuse toutes ces insinuations sur l’engagement des combattants d’Afrique subsaharienne au cours de l’Offensive du Chemin des Dames. « Quant à un bruit qui avait circulé, que l’échec de notre offensive serait dû à l’emploi des troupes sénégalaises, il est sans conteste dénué de fondement » expose-t-il au mois de mai 1917. « Les unités sénégalaises ont fait preuve, au moment de l’attaque, de leurs qualités légendaires d’entrain et de bravoure ; elles sont parties à l’assaut avec ardeur et confiance » poursuit-il. Les faits d’armes des tirailleurs « sénégalais » retracés au sein des Journaux de marches et d’opérations des unités (JMO) et évoqués précédemment, soutiennent le témoignage du général Famin, certes empreint des certitudes du temps sur les prédispositions militaires de ces soldats (12).

Au cours des nombreuses opérations de l’Offensive, souffrant des conditions climatiques, les tirailleurs « sénégalais » payent un lourd tribut. « Après l’attaque, sous l’action du froid et de la neige, ne pouvant pas se servir de leurs armes d’ailleurs engluées de boue, ces troupes n’ont plus été qu’une cible offerte aux obus de l’artillerie ennemie (13) ». Paul Painlevé, alors Ministre de la Guerre, estime qu’entre le 16 et le 30 avril 1917, les pertes touchant les BTS s’élèvent à 7.300 hommes, soit près de 45% des soldats engagés. Certains combattants appartenant à des unités ayant perdu la majeure partie de leurs cadres, se dirigent vers l’arrière des lignes françaises. Devant la Commission de l’Armée le 27 avril 1917, le Sous-secrétaire d’Etat au Service de santé, Justin Godard, témoigne de l’agitation régnant dans certaines unités coloniales. Il évoque ainsi l’arrivée précipitée de tirailleurs « sénégalais » à l’hôpital de Courlandon : « Les noirs sont venus en très grand nombre, exténués, en désordre. […] Ils ont envahis les baraques d’hospitalisation, au détriment des grands blessés qui se sont retrouvés pendant quelques heures dans l’impossibilité d’être hospitalisés (14) ». Paul Painlevé, entendu également par les parlementaires de la Commission de l’Armée le 21 mai 1917 évoque « la prise de trains sanitaires par des Sénégalais affolés ou la fureur du corps colonial défilant dans les rues de Château-Thierry avec des cris d’indignation et de rage (15) ».

Enfin, les terribles désillusions de l’Offensive du Chemin des Dames occasionnent de nombreuses manifestations de mécontentements chez les combattants français aux mois de mai et juin 1917. Les troupes coloniales, dont le loyalisme n’est plus à démontrer, sont chargées de surveiller et d’encadrer ces « mutins ». Mais au début du mois d’août, le 61e BTS du chef de bataillon Malafosse est également touché par des manifestations de « ras le bol ». Les protestations de ces combattants d’Outre-mer témoignent d’un sentiment d’emportement et de désespoir : « bataillon Malafosse n’a pas bon, jamais repos, toujours faire la guerre, toujours tuer Noirs (16) ».

Les combattants africains au cœur des controverses

L’acharnement du haut-commandement, l’entêtement du général Nivelle à poursuivre l’offensive en dépit des échecs répétés des attaques françaises, conduisent les combattants métropolitains et coloniaux de l’hécatombe au désastre. La responsabilité de Robert Nivelle et de son collaborateur, le général Mangin, dans les terribles revers des Armées françaises lors de l’Offensive du Chemin des Dames ne font nul doute pour le Ministre de la Guerre. Ce dernier, auditionné par la Commission de l’Armée à la fin de mai 1917, porte son discrédit sur la méthode « Mangin-Nivelle » : « la méthode Mangin avait consisté à faire bloc de ses troupes noires et il espérait un résultat merveilleux alors que tous ceux qui étaient autour de lui considéraient comme téméraire et dangereux à l’excès cette sorte de masse enfantine » menée « à la mort et à la débandade (17) ». Ces propos peu glorieux ni vraiment convaincants de Paul Painlevé témoignent des nombreuses rivalités cristallisées par l’Offensive d’avril 1917.

En effet, les conceptions militaires du général Nivelle ne font guère l’unanimité au sein des instances militaires et politiques du pays au fil de l’hiver 1916-1917. Le général Pétain et le Ministre de la Guerre, Lyautey, marqués par les douloureux souvenirs des échecs des Armées françaises lors des attaques de 1915, formulent plusieurs réserves sur les desseins offensifs du général en chef des Armées du Nord et du Nord-Est. Douglas Haig, commandant les troupes britanniques sur le territoire français, évoque ses réticences à engager au plus tôt « ses » hommes dans la région de Saint Quentin et respecter les souhaits de Robert Nivelle. Enfin, certaines personnalités du monde politique, tels Aristide Briand, alors Président du Conseil, et Paul Painlevé, contestent les tenants et les aboutissants de ces prochaines opérations. Jugés responsables des échecs de l’Offensive du Chemin des Dames, les généraux Mangin et Nivelle sont désavoués respectivement le 29 avril et le 15 mai 1917.

En janvier 1917, la Chambre des Députés prend acte d’une note diplomatique émanant des autorités allemandes et formulant de nombreuses accusations concernant, en particulier, l’utilisation des combattants d’Afrique subsaharienne sur les champs de bataille du continent européen : « L’emploi des troupes de couleur en Europe et l’extension de la guerre dans les colonies africaines, qui s’est produite contrairement aux traités et qui diminue le prestige de la race blanche dans cette partie du monde, ne sont pas moins conciliables avec les principes du droit international et de la civilisation ». Ce discours sur l’engagement d’hommes, supposés s’éveiller à la culture occidentale depuis quelques décennies seulement, indignent les parlementaires français persuadés de la légitimité de la participation de l’Empire à l’effort de guerre de la nation : « Il importe de proclamer hautement que c’est autant pour leur métropole que pour eux-mêmes que les coloniaux se battent ; que c’est pour la conservation du patrimoine de civilisation à la jouissance duquel leur mère-patrie les a si généreusement associés qu’ils entendent se sacrifier jusqu’au bout. La Chambre des Députés […] envoie à tous les défenseurs du pays, sans distinction d’origine, de race et de couleur, le témoignage ému de son admiration et de sa profonde reconnaissance (18) ». Certes, à l’image de ces assertions, l’ensemble des Français expriment leur profonde gratitude à l’égard de ces soldats venus de terres lointaines et inconnues. Toutefois, en dépit de ces allégations, la grande majorité des combattants coloniaux participent, non sans loyalisme et courage, à un conflit bouleversant l’équilibre du continent européen et ignorant les réalités des populations des terres d’Empire.

Ainsi, le sacrifice des tirailleurs « sénégalais » lors de l’Offensive du Chemin des Dames suscite de nombreuses controverses et pèse lourdement sur les débats de la Chambre des Députés réunie en Commission secrète le 27 juin 1917. A la tribune, Blaise Diagne, retrace les terribles épreuves des BTS lors des assauts à l’aube du 16 avril 1917. « C’est donc à un véritable massacre, sans utilité, hélas ! qu’ils ont été voués par l’inimaginable légèreté de certains généraux » lance-t-il devant ses collègues. Ce réquisitoire présente ainsi ces combattants coloniaux tel du « bétail » mené vers une mort certaine par l’inconscience de deux hommes, Mangin et Nivelle. Ces accusations, renforcées par les souffrances des tirailleurs « sénégalais » du printemps, valent à Charles Mangin le qualificatif infamant de « broyeur et boucher des Noirs ». Le député du Sénégal semble s’opposer à l’engagement massif des combattants d’Afrique subsaharienne dans la défense nationale comme en témoignent ces propos : « il parait humiliant que ce pays […] se permette d’accrocher à l’espoir de son salut, à la certitude de sa libération, cette idée que ce sont des noirs sortis du fond de l’Afrique et dans la simplicité primitive d’une mentalité qui s’élève à peine au jour, c’est à ceux-là qu’on doit accrocher le salut de ce pays ? ». Or, Blaise Diagne n’encourage-t-il pas les campagnes de recrutement en AOF depuis le début du conflit ? Ne voit-il pas, dans l’engagement des « indigènes » au service de la République, la possibilité pour ces populations coloniales d’obtenir certains droits fondamentaux ? Ces propos, consciemment empreints des représentations portées par les Occidentaux sur le continent africain, prennent une place particulière dans l’argumentation du député du Sénégal. Ce dernier souhaite ainsi condamner avec violence et provocation le sacrifice des tirailleurs « sénégalais », engagés massivement lors de l’Offensive, et les décisions gravissimes du haut-commandement.

Au mois de mai 1917, le général Famin affirme que les unités de tirailleurs « sénégalais » « n’ont pas été sacrifiées en aucune façon » lors de l’Offensive du Chemin des Dames et demande « de tirer tout le rendement possible des troupes noires pendant la période d’été, en les utilisant largement en première ligne (19) [sic !] ». Le 15 août 1917, les combattants africains atteignent les crêtes méridionales du Chemin des Dames, à proximité de la ferme d’Hurtebise, comme leurs frères d’armes quatre mois plus tôt. L’engagement des tirailleurs « sénégalais » sur le front axonais se poursuit à l’automne lors des opérations du fort de La Malmaison le 23 octobre 1917.