Spahis aux côtés d'un officier français

Historique

Considérée comme un véritable évènement historique et saluée à sa juste valeur comme marque de courage politique, la création de l'aumônerie musulmane aux armées met fin à un déséquilibre qui aura perduré plus d'un siècle, les aumôneries du culte catholique, protestant et israélite ayant été mises en place à l'orée de la III ème République.

Si une loi datant de 1880 prévoit la présence d'aumôniers dans les rangs de l'armée, cette disposition ne s'étend pas aux représentants du culte musulman. Il faudra attendre 1940, au terme de nombreuses propositions et tentatives restées infructueuses pour que paraisse au Journal Officiel du 17 mai, un décret stipulant l'organisation d'un "service d'assistance religieuse pour les militaires musulmans". Ce décret précise que ce service sera assuré par des imams venant d'Algérie, du Maroc et de Tunisie sans pour autant que leur soit octroyé de statut militaire ou d'insigne de grade. Reconnus pour civils et limités à quinze, ces émissaires religieux seront strictement encadrés par des officiers des affaires militaires musulmanes lors de leurs visites aux soldats. Autre point fort du décret, les imams sont mandatés pour des missions temporaires, valables uniquement le temps de guerre. De nombreuses tentatives de nomination d'un aumônier musulman se succèderont au fil des années, toujours contrariées par le triste cours de l'Histoire...

C'est le général Catroux – délégué général de la France Libre au Levant - qui, le premier, signera un arrêté prévoyant l'affectation, auprès de chaque quartier général de division, d'aumôniers catholique, protestant, israélite ou musulman selon les situations.

Première avancée donc, avec la désignation du Cheikh Abd-el-Kader au titre d'aumônier militaire pour l'armée du Levant. Pour la première fois de l'histoire de France, un dignitaire religieux est reconnu comme ministre du culte à part entière de l'institution militaire. Trois autres aumôniers viendront former une première équipe pionnière d'ambassadeurs musulmans au sein de l'armée, drastiquement choisis et répondant à de stricts critères de « loyauté », de notoriété et d'expérience.

Au crépuscule des guerres de décolonisation, les demandes d'instauration d'une aumônerie militaire au culte musulman se font plus pressantes. Consultée, même la direction du personnel militaire approuve cette initiative.

Ce n'est qu'avec la professionnalisation de l'armée, survenue en 1996, que la résurgence de la question d'une aumônerie musulmane va se faire jour. Un rapport remis le 11 décembre 2003, par Bernard Stasi – médiateur de la République – au président en fonction, Jacques Chirac, met en effet en lumière l'absence d'aumôniers musulmans dans les armées.

Finalement, en 2005, à l'heure de la réforme apportée aux aumôneries déjà existantes (catholique, protestante et israélite), tenant compte de la présence de plus en plus importante du personnel de confession musulmane dans les armées, Michèle-Alliot Marie, alors ministre de la défense, décide de la création d'une aumônerie musulmane aux armées françaises.

L'arrêté du 16 mars 2005 promulgue la création d'un poste d’aumônier en chef du culte musulman au sein du ministère de la défense, placé auprès du CEMA (chef d'état-major des armées) au même titre que ses homologues catholique, protestant et israélite. Ainsi, le 20 juin 2006, Abdelkader Arbi est nommé.

L’aumônerie musulmane aux armées, que l’on appelle communément aumônerie militaire du culte musulman, aura connu le 16 mars 2015, ses dix années d’existence, preuve fortement symbolique, témoignant de la fierté, la considération et le respect de la République envers les aumôniers militaires du culte musulman qui ont relevé le défi qui fût le leur et qui le portent bien haut encore à ce jour. Partis de presque rien pour tracer le sillon de cette aumônerie musulmane, la dernière apparue après ses consœurs catholique, israélite et protestante, afin de doter l’institution militaire d’un service dans la permanence de ses valeurs régaliennes de cohésion nationale, de protection du territoire, de la population et des institutions, par une œuvre d’intérêt général. Ces trois cultes prédécesseurs ont en effet pu s’appuyer sur des lieux anciens au sein des unités, ils y ont écrit leur histoire, alors que le culte musulman ne dispose pas du même héritage. Il n’y avait donc pas de préexistant avant son arrivée, outre les périodes de guerre pendant la colonisation, et l’on peut voir dans ces conditions d’absence de tradition religieuse musulmane antérieure au sein de nos armées, un écho salutaire de notre contribution essentielle à l’essor de la défense nationale. 

Cette jeune aumônerie, qui s’institutionnalise désormais remarquablement, deux siècles après l’avènement des trois autres aumôneries, traduit aussi la vitalité de la communauté musulmane française. A rebours des temps difficiles que celle-ci traverse dans la société, les français musulmans ont su avec intelligence et rigueur doter nos armées de la plus belle image de ce que peut apporter l’islam aux institutions de l’Etat et aux pouvoirs publics, et l’on peut se réjouir que le ministère de la défense, depuis dix années, soit le réceptacle de cet esprit de Cordoue, où le pluralisme des religions peut renforcer les valeurs universelles de paix, valeurs portées par nos armées. Issus de la communauté musulmane civile (excepté deux d’entre eux), les aumôniers militaires du culte musulman œuvrent avec efficacité depuis une décennie à épouser l’éthique et la culture militaires en recherchant en permanence ce qui s’y confond avec les textes religieux de la religion musulmane. C’est un travail si nécessaire et tellement riche d’enseignements, un exercice authentique, crédible et emblématique de la confession musulmane, riche d’une jurisprudence de quatorze siècles sur le métier des armes. Un exercice qui s’inscrit dans le cadre d’une laïcité respectée et respectueuse de chaque militaire et civil de la défense. Un tel projet de société, de plus de dix ans qui aboutit aujourd’hui, à une expertise certaine, engagée par l’aumônerie militaire du culte musulman, renforçant ainsi les principes qui régissent l’esprit et l’éthique militaires. 

En seulement une décennie, des étapes majeures ont été franchies. C’est vrai d’abord dans le domaine de la normalisation, celle de l’existence du culte de la religion musulmane au sein de nos armées, avec l’inscription dans le corpus législatif la mention textuelle d’une aumônerie militaire du culte musulman, avec à sa direction la nomination d’un aumônier en chef du culte musulman, substrat sur lequel le nouveau service public cultuel se déploie à travers ses missions. Ce décret de loi est une avancée considérable et même remarquable dans l’histoire de nos armées tout autant qu’elle l’est dans l’histoire de France. En effet, pour la première fois, à travers l’institution militaire, la République, en temps de paix, offre à ses citoyens, la valorisation de la dignité musulmane en tant qu’expression d’une foi. Pour la première fois aussi, à travers l’aumônerie musulmane aux armées, l’islam, religion française, deuxième religion de France, devient constitutive du droit positif français. Ce double pas en avant vers le progrès est à l’honneur de notre armée qui se distingue par sa doctrine visionnaire.