Contexte institutionnel

Créée en 2005, l’aumônerie militaire du culte musulman compte aujourd'hui 38 membres, dont 5 femmes, répartis sur l'ensemble du territoire français. L’aumônerie a pour mission de soutenir moralement et spirituellement les militaires qui souhaitent avoir recours à ses services, et d'organiser le culte de l’islam au sein des armées. Elle facilite ainsi, notamment, l’ouverture et la gestion de lieux de culte pour y accomplir ses prières, la possibilité d’effectuer son pèlerinage à La Mecque, ou d'avoir accès à une alimentation halal dans la mesure du possible.

Lors de la cérémonie marquant les dix ans de l’aumônerie, monsieur le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian a insisté sur la légitimité historique de celle-ci en rappelant « l’engagement, depuis plus de deux siècles, de soldats de confession ou de culture musulmane au sein des armées françaises ». S'il est impossible de déterminer leur nombre exact en raison de l’interdiction des recensements ethniques et religieux en France, le sociologue Elyamine Settoul estime dans un récent article de presse à 15 % la part de militaires de confession musulmane. De leur côté, le sociologue Christophe Bertossi et la politologue Catherine Wihtol de Wenden ayant mené une enquête en 2005 pour l’IFRI, avancent un effectif compris entre 10 à 20 % des corps, tandis que le politologue Olivier Roy avance le chiffre de 10 % dans son dernier ouvrage paru en 2016.

Ces chercheurs expliquent notamment que l’un des rôles fondamentaux de l’aumônerie musulmane est de soutenir la cohésion, valeur force de la doctrine militaire. Selon eux, avant 2005, nombre de militaires musulmans souffraient d'un traitement inégalitaire en comparaison des catholiques, des protestants et des israélites qui bénéficiaient d’aumôniers organisant, à titre d'exemple, des pèlerinages à Lourdes, des rassemblements dans les Cévennes ou la livraison de repas casher. L’aumônier en chef du culte musulman aux armées, Abdelkader Arbi, relève que le principal défi rencontré par un aumônier musulman est « d'abord de rassurer, parce que l'islam, plus que d'autres religions, pose question, ce qui nécessite d'expliquer ce qu'est le culte musulman, ce qui en relève réellement de manière authentique et vérifiée, et ce qui n'en relève pas ». Un travail de conseil destiné principalement aux autorités de commandement, lesquelles formulent ainsi des questions légitimes, telles que la gestion des personnels lors du jeûne du mois de ramadan. 

Il est donc nécessaire de rappeler les deux missions de l’aumônier militaire, régissant le fonctionnement de l’aumônerie militaire du culte musulman, à l’instar de ses consœurs catholique, israélite et protestante : le soutien des hommes moral/spirituel/cultuel) et le conseil au commandement. Dans le cadre de la première, les militaires de confession musulmane sont amenés à verbaliser leur condition, leur épanouissement et leurs difficultés pour trouver appui et soutien auprès des aumôniers. Pour autant, naturellement, toute la communauté militaire demeure une entité globale, une famille indivisible, au sein de laquelle la composante des militaires de confession musulmane, ne saurait constituer, une communauté dans la communauté.

Les aumôneries militaires ou la reconnaissance institutionnelle des cultes sont un pan important de l’histoire des armées françaises.Le processus de sécularisation de l’Etat a permis de rendre effectif le libre exercice du culte, en instituant des services d’aumônerie dans les milieux fermés (casernes, hôpitaux, lycées, prisons). Il y a donc pour les armées, dans le « religieux », un aspect utilitaire et psychosocial important et impactant positivement leur fonctionnement. La législation militaire fait obligation à tout chef militaire de faciliter la pratique religieuse autant que faire se peut dans les limites de la continuité du service.

La gestion du culte dans les armées est un exemple unique au sein de la société française. Nulle part ailleurs n’existe un tel type d’organisation. L’institution militaire, en avance sur la société civile, appréhende ainsi avec sérénité et savoir-faire la complexité inhérente à la notion de laïcité. Autrement dit, les aumôneries militaires pourraient constituer un laboratoire d’expérience, sinon un exemple, pour l’ensemble de la nation, à travers ce qu’elles font vivre comme laïcité militaire.

La création des aumôneries militaires consacre ainsi d’une certaine manière le fait religieux comme objet institutionnel, en lui octroyant une légitimité administrative, juridique et statutaire, particulièrement en raison de la fonction régalienne des forces armées. 

L’institutionnalisation d’une aumônerie militaire française du culte musulman en 2005, la plus aboutie au sein des pays occidentaux, et la nomination en 2006 d’un aumônier en chef, constituent un pas supplémentaire vers la normalisation de l’islam comme religion française. 

L’aumônerie musulmane des armées françaises a vu le jour par décret en 2005 en partie grâce à l’impulsion et au courage politique de madame Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la défense. Cette normalisation a été favorisée par le constat empirique de certains déficits. Un rapport interne a démontré la dimension très inégalitaire de la gestion du fait musulman au sein des unités des trois armées. Certains régiments étaient attentifs aux besoins des soldats français de culture musulmane, au niveau des repas sans porc par exemple, tandis que d’autres n’étaient pas suffisamment conscientisés sur l’importance du sujet, ce qui nuisait non seulement à la cohésion des effectifs mais également à l’image des armées comme instance républicaine forte de valeurs universelles. Le passage à la professionnalisation des armées va accélérer la réflexion de l’urgence de l’égalité de traitement du culte musulman en leur sein, le nombre de militaires de confession musulmane croissant au fur et à mesure des années, notamment par l’émergence de nouveaux lauréats de concours d’officiers.

L’honorable tour de force de la grande muette avec ses aumôneries militaires réside dans le fait que la puissance publique a su mettre en œuvre le recrutement d’agents publics, dans le cadre d’un régime des cultes reconnus à l’instar du régime concordataire en Alsace-Moselle, en dépit de leur confession pour précisément prendre en charge un objet « religieux ». Il s’agit d’une combinaison intelligente et pragmatique qui permet d’assurer la continuité des services de l’Etat au sein du périmètre militaire, à travers des fonctionnaires religieusement marqués, tels les aumôniers militaires, officiers de la République.