Valeurs

La réalité de l’islam de France aujourd’hui c’est, plus que jamais, celle d’un islam de contribution et de raison, c’est un islam du juste milieu, où le croyant vit sereinement sa foi dans le respect des lois et des principes de la République. Finalement, bien que la religion musulmane ne dispose pas de clergé, c’est bien son institutionnalisation verticale que l’armée a réussi à opérer par le biais de l’aumônerie militaire. Avec une organisation hiérarchique, allant de l’aumônier en chef, via les aumôniers en chef adjoints pour chacune des armées et les aumôniers régionaux pour chacune des zones de défense jusqu’aux aumôniers des forces au sein des régiments, l’islam démontre au sein de la défense nationale ce qui n’est pas encore possible dans la société civile. Il s’agit ici d’un véritable laboratoire expérimental que nous vivons tous et qui fonctionne, et comme il est d’usage dans l’armée de devancer sur bien des sujets la société civile, il est particulièrement louable que cette expérience nouvelle puisse servir d’exemple à la société.  

Les principes qui guident la défense nationale sont clairs : le militaire, quelle que soit sa confession ou sa non confession, défend les couleurs du drapeau, s’engage pour la nation, au nom de l’amour pour la France. A travers les aumôneries militaires, principe dérogatoire à la laïcité générique, du fait de la condition militaire qui ne permet pas d’assurer, à l’identique de la condition civile, le droit fondamental de la liberté de culte, c’est l’exemple le plus achevé et le plus pertinent de la capacité des religions à concourir à la compréhension et au respect mutuel, au respect de la différence et à la défense des valeurs universelles que l’armée porte en son sein. Nulle part ailleurs que dans l’institution militaire, nous n’avons d’exemple aussi abouti d’une intelligence des rapports entre les représentants des différents cultes. Mieux encore, et il ne faut pas le minorer et même ne pas s’y tromper, les aumôneries militaires françaises sont certainement les plus accomplies en matière d’égalité institutionnelle, parce que précisément, la place pleinement entière accordée à l’aumônerie musulmane constitue l’émanation de cette volonté d’égalité : jamais considérée comme le produit d’une discrimination positive ou appréhendée au titre de l’égalité des chances, elle est l’incarnation stricte du droit dans la République. 

Tandis qu’un siècle après, les aumôniers, ainsi que nos ouailles parmi les militaires, avons une responsabilité aussi grande, si ce n’est qu’elle correspond à notre temps : écrire par nos actes et nos réflexions une doctrine. Une doctrine qui, à partir des sources de l’islam, constituerait une ressource essentielle en matière de jurisprudence musulmane qui viendrait confirmer les valeurs morales de nos armées. Ce serait en effet, une opportunité unique au monde, de constituer ce corpus théologique qui conforterait l’éthique de notre institution militaire. La France doit s’y attacher en permanence et se faire l’honneur de porter ces avancées à travers un postulat fondamental pour notre aumônerie : à la lumière de leur foi musulmane, faire de nos coreligionnaires de bons militaires.

Pour autant, il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Dix ans. C’est donc l’âge de la jeunesse, prélude à celui de la maturité. L’aumônerie musulmane aux armées aura eu le triste privilège d’être le témoin de dix années de lourds changements. Et l’ennemi est toujours le même : la barbarie, la criminalité, la haine, le terrorisme. Il y a raison de témoigner la profonde reconnaissance à l’égard de l’à-propos honorable de notre ministre de la défense depuis que nos forces sont engagées dans des pays musulmans. Car dans toutes ses prises de parole, en privé comme en public, il use intelligemment du verbe en distinguant de manière remarquable ce qui relève de l’islam et ce qui lui est étranger. Bien mieux que nous, aumôniers militaires du culte musulman, il a par son discours constamment évité les plus odieux amalgames qui se distillent hélas dans le populisme grandissant que connaît notre société civile. Sa parole est un rempart supplémentaire de l’institution militaire, et nous sommes heureux de continuer notre mission en toute sérénité, dans une famille, une grande famille, aseptisée et protégée des relents de la haine qui nous rappellent en tous points ceux des années trente qui ont propulsé l’Europe vers la déchéance et le déclin. Nous salons donc son esprit critique et l’exemple qu’il donne à tous ceux avec lesquels nous partageons notre filiation militaire. 

L’aumônerie militaire a un sens pour nos armées. Et même au-delà, l’action qu’elle mène a un sens pour notre société toute entière, en montrant que la conjugaison sereine et dépassionnée de la foi de chacun et de l’action collective au service de notre pays est possible. La diversité des cultes reconnus dans les armées est un symbole fort de notre démocratie dans ce qu’elle a de meilleur et nous rappelle le respect que nous devons avoir pour la diversité des convictions de chacun.

Notre cohésion nationale, c’est ce que nous avons de plus précieux. L’unité de la Nation dépend d’abord de notre capacité à défendre les valeurs qui nous rassemblent. Et c’est notre combat à tous. Le drapeau tricolore est assez large pour rassembler et pour respecter chacun dans ses différences, il est assez large pour unir tous ceux qui, de toutes origines et de toutes confessions, sont la France d’aujourd’hui et la France de demain. Quelles que soient nos appartenances culturelles ou religieuses, il revient à chacun d’entre nous de défendre notre pays, de défendre ses valeurs et donc de défendre ses principes républicains.

L’intégrisme n’a pas sa place dans une démocratie. L’intégrisme a encore moins sa place dans la République française. Soyons clair : l’intégrisme n’est pas une particularité de l’islam. L’histoire des religions, de toutes les religions, nous en a assez souvent malheureusement apporté la preuve. Mais l’intégrisme est aussi une maladie qui frappe l’islam, et les musulmans, premières victimes en nombre à l’échelle de la planète. Et lorsque l’on combat l’intégrisme, ça n’est nullement l’islam que l’on combat et ça n’est certainement pas l’islam que l’on stigmatise. La clairvoyance sans faille de l’aumônerie musulmane sur ce sujet au profit de l’institution militaire est à saluer. A l’instar de nos homologues chrétiens et israélites vis-à-vis de leur religion respective, nous devons continuer à œuvrer, avec conviction et sérénité, à ce que l’islam que nous vivons au quotidien n’ait rien à voir avec cette caricature qui abaisse les lumières de la foi musulmane. Et c’est pour cela que nous avons une mission impérieuse, nous dresser au premier rang contre ce détournement du message religieux. C’est à nous, les premiers, de faire gagner l’intelligence contre l’obscurantisme, de faire gagner la tolérance contre l’intransigeance, en s’y employant avec rigueur et dévouement.

Nous avons donc un héritage à défendre, et il faut le défendre. Cet héritage est le fruit de la rencontre féconde entre les principes universels des droits de l’Homme, une spiritualité et une civilisation musulmane brillante, qui a notamment donné les plus grands maîtres de la philosophie, de la médecine, de l’histoire, des sciences et même de l’art de la guerre.